l'Etat a un rôle à jouer dans le domaine industriel

une conversation avec Alain Boublil, conseiller industriel de François Mitterrand et membre du conseil international de General Electric

La transition énergétique vers le net zéro suppose un rôle fort des Etats.  La politique industrielle appuyée par la puissance publique constitue un précédent notable, en particulier la France des années 1980. Souhaitant creuser le sujet, j'ai contacté un des acteurs principaux de cette politique industrielle,  Alain Boublil, conseiller de François Mitterrand de 1981 à 1988, avant de devenir le directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy aux Finances. Alain Boublil sera ensuite directeur général adjoint de Framatome et nommé membre du conseil international de General Electric par Jack Welch. Alain Boublil est l’auteur de nombreux ouvrages et dirige depuis 1994 le cabinet conseil AB2000.

Frederic Guarino: votre expérience de la conception politique et économique des nationalisations françaises des années 80 en tant que vecteur de développement. C'est pour ça qu'elles ont été faites et cela a été caricaturé, mais c'était pour suppléer à des capacités d’investissement qui n'étaient pas là. Nous sommes en période de transition énergétique et on a besoin des Etats pour accélérer cette transition, est ce que du fait de votre expérience ces leçons positives que vous expliquez dans votre ouvrage peuvent donner des pistes pour la transition énergétique ?

Alain Boublil: Les temps ont changé donc on ne peut pas transposer complètement ce qui a été fait à l'époque mais les principes demeurent. Je voudrais rappeler en quelques mots ces principes: dans les années 70 François Mitterrand veut reconstruire la gauche en faisant l'union de la gauche et le programme commun et il va faire une “concession” idéologique au parti communiste en acceptant un certain nombre de nationalisations. A l'époque la vision est très clairement politique et idéologique mais ce qui est très mal connu c'est que, de par son histoire familiale et de par ses relations personnelles, François Mitterrand est un adepte de l'économie d'entreprise, qu'elles soient publiques ou privées, et les hasards vont faire qu'il va me demander le jour où il rencontre le président d'une entreprise qui va devoir être nationalisée s'il est élu président de la république pourquoi on doit le faire et je vais donc travailler le sujet. 

Je vais lui proposer des schémas qui sortent de la logique idéologique pour rentrer dans la logique politique industrielle et ça lui convient parfaitement parce que c'est ce qui manquait un peu à la réflexion socialiste. Cela donnera lieu à mon premier livre qui s'appelait “Le socialisme industriel”, mais surtout je deviendrai son conseiller pour toutes ces questions et je participerai aux négociations qui ont abouti à la rupture du programme commun, justement sur la question des nationalisations et il m'appellera à l'Elysée le lendemain de son élection. 

L'idée fondamentale c'est qu’il y a toute une série d'entreprises industrielles qui sont en difficulté ou sont sans stratégie claire ou qui ne sont pas adaptées au monde de l'époque. Je rappelle que c'est le monde de l'après deuxième choc pétrolier et je vais avoir comme mission, d'abord de préparer les textes juridiques qui vont servir pour les nationalisations, avec une vision extrêmement pragmatique, que François Mitterrand va avaliser sans aucune espèce d'hésitation. Ces nationalisations seront mises en œuvre et ces entreprises vont se restructurer, modifier leurs périmètres d’activités et se développer avec le soutien de l’Etat. Elles bénéficieront à partir de 1982, une fois les textes promulgués et les dirigeants nommés ou confirmés, de financements publics importants.

l'argent de Keynes du côté de l'offre

Je donne une formule qui est une image: on va mettre l'argent de Keynes, puisqu’on est dans une logique de relance, du côté de l'offre. Cela ne peut donc réussir que si c'est ciblé. L’erreur qu’ont commis les gouvernements suivants comme celui d’aujourd’hui, c’est de pratiquer une politique de l’offre mais sans la cibler, moyennant quoi elle n’a pas eu de résultats convaincants. On a baissé les impôts et les charges de Carrefour, ce n’est qu’un exemple, mais cela n’a servi à rien pour l’emploi et les exportations et cela a coûté des sommes considérables. Nous facilitons, dès 1982, les restructurations indispensables et la preuve de leur succès est apportée le jour où l’Etat décide de les remettre sur le marché et où il empochera des plus- values considérables car ces entreprises se sont brillamment redressées. L’ensemble de l’industrie regagnera alors des parts de marché et la France connaîtra jusqu’en 2003 un substantiel excédent commercial pour les produits manufacturés. Mais on va assister au début des années 2000 à un véritable tournant marqué par des politiques de fusion et d’acquisition à l’étranger qui mettront toute une série de grands groupes dont certains avaient été nationalisés puis privatisés en grande difficulté.

L'exemple le plus spectaculaire est celui d'Alcatel, qui était un géant mondial de l'électronique et du téléphone qui va fusionner avec l'américain Lucent et ce sera une catastrophe: Alcatel a disparu puisqu'il a été racheté par Nokia.  C'est largement lié au mode de recrutement des dirigeants, qui sont “entre eux”. Je prends une formule un peu polémique,  mais ils préfèrent jouer au monopoly plutôt que de s'occuper des clients et des produits, car leur origine professionnelle est, la plupart du temps, les grandes écoles et les cabinets ministériels et certainement pas les contacts avec des ingénieurs de base ou avec des clients. 

l'Etat a un rôle à jouer dans le domaine industriel

C'est ce qui fait la grande différence avec le modèle allemand et certainement pas la question du coût du travail: les salariés des entreprises allemandes, au moins jusqu'à il y a quelques années, étaient bien mieux payés que les salariés des entreprises industrielles françaises. La leçon de tout ceci c'est que l'Etat a un rôle à jouer dans le domaine industriel. Est-ce que ce rôle va se faire avec en nationalisant ? Je pense aujourd'hui que ce ne peut être que dans des cas d'extrême difficulté d'entreprise et surtout pour éviter que celles-ci passent sous contrôle étranger et soient démantelées. L'Etat doit être beaucoup plus vigilant qu'il ne l'est actuellement, et on assiste à toute une série de cessions d'entreprises à des fonds américains dont la survie n’est absolument pas assurée. L’Etat laisse faire même quand il est au conseil d'administration de ces entreprises. 

l'Etat a aussi laissé faire des politiques d'acquisitions et de fusions complètement absurde, l'exemple de Renault est tout à fait éloquent: on va sauver Nissan, moyennant quoi on va se fermer les trois grands marchés mondiaux à savoir le Japon, la Chine et les Etats Unis, qu’on laisse à Nissan pendant que Renault ira investir en Russie et en Amérique du Sud. Renault dira ensuite qu'ils doivent délocaliser pour redresser les marges, et on ira construire des usines en Turquie. Jamais l'Allemagne n'a été confrontée à ce problème. L'Etat a tout à fait les moyens d'être un bon stratège et d'intervenir dans le développement des politiques publiques, par des nationalisations ou par des prises de participation. C'est tout à fait l'actualité mais aujourd’hui refuse de le faire, soit à cause des contraintes européennes car il n’a pas su imposer sa volonté, soit parce qu’idéologiquement, il y est opposé Il y a même un consensus, je n’ose pas dire médiatique, mais une sorte de consensus intellectuel qui consiste à expliquer que l'Etat est incapable d'être avec un actionnaire utile. Or l'expérience de 1980 à 2000 c'est au contraire que l’Etat a su être un actionnaire utile, mais que depuis 15 ou 20 ans ne l'est plus, et c'est à lui à reconsidérer son rôle. 

Un bon exemple, ce sont les chantiers de l'Atlantique, dont personne n'a entendu parler aux Etats Unis, pourtant c’est le premier constructeur mondial de paquebots. Il avait été question de le céder ou de faire une fusion avec son principal concurrent italien Fincantieri au moment des difficultés d'Alstom, son actionnaire. C'était absurde parce que quand les carnets de commandes sont pleins, bien sûr que St Nazaire aura des paquebots, mais quand ça marchera moins bien, c'est sûr que la priorité sera donnée aux chantiers italiens. Heureusement l'Etat a tenu bon et l'accord avec Fincantieri n'a pas abouti et l'Etat est aujourd'hui actionnaire, donc de facto les chantiers de l'Atlantique ont été nationalisés, ce qui est très bien. Si des investisseurs ou des grands groupes veulent se ré-intéresser à ce secteur, c'est possible. Ceci montre que l'idée de nationalisation n'a pas complètement disparu mais que ce n'est plus aujourd'hui l'un des principaux instruments. 

l'Italie génère 60 milliards d'excédent commercial

L'un des principaux instruments, c'est avoir une politique de financement et d'investissement de la part de l'Etat ciblée et non pas générale, pour soutenir nos entreprises industrielles. D’autre part il faut réformer ou en tout cas, créer un nouveau consensus sur le mode de recrutement des dirigeants. Dans un récent article j'ai expliqué qu'il n'y a pas que l'Allemagne qui a réussi à faire ça, mais aussi l'Italie. Dieu sait si on dit du mal de l'Italie alors qu’elle génère 60 milliards d'excédent commercial, et ils n'ont pas le nucléaire, mais les dirigeants et la classe entrepreneuriale italienne est complètement motivée et investie dans la réussite de ses entreprise, ce qui n'est pas le cas de la classe managériale française.

Frederic Guarino: la pandémie a montré à tous les états, même les plus libéraux, que la puissance publique est nécessaire pour créer le marché, c'est ce qu'on a fait que les vaccins. Vous avez pu être au cœur du réacteur avec Framatome. Que faut-il pour que les Etats démystifient le nucléaire qui charrie tout un tas de caricatures alors qu’il est plus que nécessaire pour décarboner ?

Alain Boublil: Vous avez bien compris que j'étais tout à fait d'accord avec ce que vous venez de dire ! Ce qui manque aujourd'hui c'est une analyse de pourquoi on en est arrivé là, nous en sommes là pour de sordides questions de politique intérieure allemande. Ne croyons pas une seconde que le mouvement Greenpeace soit un mouvement en faveur de l'environnement, c'est un mouvement qui depuis l'Australie et même aujourd'hui encore en Pologne est là pour protéger les mines de charbon. C'est ça l'origine de Greenpeace et quand ils dénoncent les essais nucléaires dans les années 80, ils ont parfaitement compris qu'à côté de ça il y a des applications civiles et que le premier exportateur mondial de charbon c’est l’Australie. Il y a donc des mouvements pseudo écologistes qui sont en fait des protecteurs du statu quo, ce qu’on ne peut pas leur reprocher. Ce que je reproche aux Etats, ce que je reproche aux Etats, est en tout cas la France en particulier c'est de ne pas l'avoir compris et de ne pas l'avoir dit. Il n'y a pas de pire ennemi de l'environnement que ce genre d’écologistes. C'est une première et très forte leçon ou message à faire passer. Le deuxième message, c'est que ceci s'est importé en France et que la classe politique pour grappiller quelques pourcents de votes d'écologistes, a essayé de faire la même chose qu'en Allemagne où les Länder de l’Est sont très difficiles à conquérir par la CDU ou par le SPD.

pour démystifier le nucléaire: démystifier Fukushima. Ce n'est pas une catastrophe nucléaire

On aurait dû très fortement réagir en expliquant que compte tenu des contraintes climatiques qui sont indiscutables et des choix stratégiques, le nucléaire est indispensable. Il y a une première chose à faire c'est démystifier les écologistes et leur relation avec le nucléaire. Une fois qu’on le leur aura dit, voilà votre histoire et ce que vous voulez faire et pourquoi nous ne sommes pas d'accord, on aura fait des progrès. 

La deuxième étape de ce message, c'est de faire comprendre que si Mme Merkel a fermé ses centrales nucléaires, soit disant après Fukushima, c’est pour obtenir le soutien des Verts en Allemagne, mais c'était aussi pour protéger ses mines de charbon. Il suffit de regarder le mix électrique allemand: la fermeture des centrales nucléaires se traduit immanquablement par une augmentation de la production d'électricité à base d'énergie fossile et principalement de charbon. 

Ce message politique, cette analyse n'a pas été faite. La troisième source pour démystifier le nucléaire: Fukushima. Ce n'est pas une catastrophe nucléaire. C'est un tsunami épouvantable qui a noyé une région et qui a causé douze mille morts. Pourquoi est-ce que c'est devenu un accident nucléaire ? Parce que les dirigeants de Tepco, la société qui exploitait la centrale, pour des raisons d'économie, n'ont pas installé un doublement du service électrique pour assurer le refroidissement. Il n’en n’y avait qu’un, situé au bord de l'eau. C’est une énorme erreur qu’ils ont d'ailleurs reconnue. La centrale n'a donc pas pu réagir comme elle était conçue. Tant qu’on associera Fukushima à une catastrophe nucléaire, on ne réussira pas à convaincre les Français que le nucléaire est absolument indispensable. On est encore dans la communication et c’est aux politiques de le faire. Ensuite, il n’y a pas de décision plus absurde que la fermeture de Fessenheim. Ce qu'il faut expliquer, pour encore une fois démystifier, c'est que plus une centrale est ancienne, plus elle est sûre.

Ce sont les centrales nouvelles qui posent un problème: la centrale de Three Mile Island n’avait pas un bon design mais elle n'était pas en activité et il n'y a pas eu de mort, c'était un accident. Il en est de même pour le réacteur RBMK à Tchernobyl, c'est un accident qui est lié à des erreurs de gestion du fonctionnement de la centrale. 

l’EPR, un réacteur qui, même s' il y a une erreur, s'arrête automatiquement

Troisième point, pour réhabiliter l’EPR, c'est à la suite de Tchernobyl que la France et l'Allemagne se sont mis d'accord pour concevoir un réacteur qui, même s' il y a une erreur, s'arrête automatiquement. C’est ce qu'on a appelé la sécurité passive et j’étais précisément à Framatome à ce moment-là. Il a été décidé en 1989-90 de dessiner (un basic design) un réacteur, qui permettrait que même si vous avez des erreurs de gestion, la machine s'arrêtera automatiquement. C’est ce qui a donné l’EPR, qui a été certifié. 

L'erreur gigantesque des gouvernements suivants, a été de ne pas le commander. Lionel Jospin avait, à juste titre d'ailleurs, déjà arrêté les réacteurs surgénérateurs de Creys Malville qui ne donnaient pas les bons résultats. Il donnait ainsi une sorte de satisfaction aux écologistes, mais en même temps il devait commander des EPR donc cela aurait été équilibré. Il n'y aurait pas eu cette période de plus de dix ans pendant laquelle on n'a rien commandé, aucune industrie ne résiste à ça. 

Il y a donc presque 15 ans entre le dernier réacteur N4 commandé en 92-93 et le réacteur sera commandé en 2006-07, aucune industrie ne peut résister à ça. Les difficultés que rencontre aujourd’hui l’EPR ne sont pas principalement liées à sa conception, encore moins aux principes qui ont été à l’origine de sa création, ils proviennent de l’erreur commise en ne commandant pas une seule centrale pendant quinze ans.

Je vous donne comme contre-exemple Taishan que j’ai été invité à visiter. Taishan a été construit en neuf ans et tourne normalement. Les Chinois et les Français d'EDF qui étaient sur place nous ont expliqué leurs méthodes de travail et pourquoi il avait réussi: d'une part parce qu'ils n'avaient pas perdu les compétences et ensuite parce qu'ils savaient travailler ensemble. 

Tout ceci est factuellement incontestable, donc il n'est pas très difficile d'expliquer aux Français qu'il y a eu des erreurs de commises, et qu'on s'est trompé, mais que c'est facile de les corriger.